Bulletins

933

Le délai de congé raisonnable en ces temps déraisonnables

En principe, lorsqu’un employeur met fin au contrat de travail d’un employé, il doit lui donner un « délai de congé » raisonnable ou lui verser une indemnité pour en tenir lieu, aux termes de l’article 2091 du Code civil du Québec. Cette obligation s’ajoute au préavis exigé en vertu de la Loi sur les normes du travail.

Plusieurs décisions de la Cour d’appel ont énoncé les critères devant être pris en compte pour l’évaluation du caractère raisonnable du délai de congé, critères dont la liste n’est pas figée. En fait, de nombreux jugements ont confirmé que les tribunaux doivent estimer cette raisonnabilité au cas par cas. Par conséquent, les employeurs font face à de grandes difficultés au moment de la rupture du lien d’emploi, puisqu’ils doivent calculer ce délai de congé raisonnable alors qu’ils n’ont aucune idée quant à la suite des événements.

De toute évidence, les facteurs retenus par les tribunaux ont présumément été dégagés alors que le contexte économique était moins difficile qu’il ne l’est présentement.

Le délai de congé a pour but d’offrir aux employés un filet de sécurité leur permettant de subsister pendant qu’ils sont en quête d’un nouvel emploi. En effet, les employés ont l’obligation de mitiger les dommages résultant de la cessation d’emploi et doivent par conséquent se mettre sur le champ en quête d’un nouveau poste. Plus tôt l’employé trouve un nouvel emploi, toutes choses étant égales, moins onéreux sera le délai de congé pour l’employeur.

Mais si, au moment de la cessation, les parties cherchent à s’entendre sur la durée du délai de congé, quelle sera l’influence sur leur négociation de la quasi-paralysie des tribunaux due aux mesures de lutte contre la COVID-19? Elles savent qu’une éventuelle contestation judiciaire sera encore plus longue que d’habitude et que, pendant toute cette période, si l’employé est toujours sans travail, la note sera encore plus élevée pour l’employeur.

La capacité de payer de l’employeur pose également un problème. Ce qui, avant la COVID-19, était un délai de congé raisonnable peut dépasser largement les capacités de payer d’un employeur dont la survie dépend des programmes d’appui récemment créés par les gouvernements. Or, rares sont les décisions judiciaires prenant en considération les conditions économiques et autres facteurs accompagnant une récession de même que la capacité de payer de l’employeur.

On est donc en pleine incertitude. Bernatchez c. Commonwealth Plywood ltée, 2012 QCCS 2119, est une des rares décisions dans lesquelles ces facteurs ont eu une incidence. La Cour a reconnu que l’industrie forestière de la région de l’employé et de l’employeur traversait une période très difficile. Sans grande surprise, les efforts de l’employé pour trouver un nouvel emploi afin de mitiger ses dommages n’étaient pas couronnés de succès et le juge ne lui a fait aucun reproche. Mais ce contexte a également amené le juge à se montrer conciliant envers l’employeur :

  [79] Dans la présente affaire, la preuve ne révèle pas de mauvaise foi de la part de la défenderesse, non seulement il n’y a pas de mauvaise foi apparente chez la défenderesse, mais les difficultés causées à la défenderesse par la crise forestière ne font pas de doute. [80] Sans cette importante crise financière, il est possible que le demandeur aurait eu droit à un préavis de la durée maximum reconnue par notre jurisprudence soit vingt-quatre (24) mois. Cependant, le Tribunal croit que les circonstances dans lesquelles doit s’appliquer le délai-congé doivent être analysées non seulement en fonction du demandeur, mais également en fonction de la défenderesse. [81] C’est pourquoi le Tribunal fixera l’indemnité à laquelle a droit le demandeur conformément à un préavis de dix-huit (18) mois.  

Sommes-nous donc en terrain inconnu? Ce qui était la norme hier pourrait bien ne plus l’être demain.

En cette période difficile, les règles du jeu sont appelées à être bouleversées substantiellement et rapidement. Avant de remercier un employé, ou avant de conclure et de documenter un règlement, les conseils d’un spécialiste ne sont plus seulement recommandés : ils sont devenus indispensables.

933

Articles dans la même catégorie

La CAI publie son guide sur la prévention des incidents de confidentialité : une feuille de route pratique pour les entreprises opérant au Québec

Le 30 janvier 2026, la Commission d’accès à l’information (« CAI ») a publié de nouvelles orientations visant à renforcer la manière dont les organisations préviennent les incidents de confidentialité impliquant des renseignements personnels. Les incidents de confidentialité figurent parmi les risques les plus importants en matière de protection de la vie privée auxquels font face les organisations […]

Des vices pas si cachés pour un cordonnier mal chaussé

Dans l’arrêt Beaudoin c. Boucher, 2025 QCCA 1646, rendu le 19 décembre dernier, la Cour d’appel confirme le rejet de l’action en vices cachés intentée par des acheteurs d’un immeuble résidentiel. La Cour rappelle l’obligation d’un acheteur d’approfondir les inspections lorsqu’il est confronté à des indices sérieux de déficience, particulièrement si l’acheteur a une compétence […]

Quand l’amour et des contrats de construction finissent par la fenêtre…

Dans Gélinas c. LG Constructions TR inc., un arrêt rendu le 30 octobre 2025, la Cour d’appel commente le régime de responsabilité encadrant la résiliation unilatérale par un entrepreneur de deux contrats de construction. En particulier, elle clarifie l’application de l’article 2129 du Code civil du Québec (« C.c.Q. ») qui prévoit, lorsque applicable, que le […]

Finalement, une fois bien interprétée, la police avait du cœur

Dans une décision récente, Morissette c. BMO Société d’assurance vie, la Cour supérieure revient sur les principes applicables en matière d’interprétation des polices d’assurance. Faits En juin 2003, le Demandeur souscrit à une police d’assurance de personne (ci-après « Police ») auprès de la BMO Société d’assurance vie (ci-après la « BMO »). Cette Police prévoit, notamment, qu’une somme […]

Quand le remède devient le litige : la responsabilité médicale sous la loupe

Dans l’affaire N.L. c. Mathieu, 2025 QCCS 517, la Cour supérieure rejette l’action en responsabilité médicale intentée par une enseignante contre son ancien médecin de famille dans laquelle elle réclamait plus de 1,9 M$ en dommages. La demanderesse reprochait à son médecin de lui avoir prescrit pendant plusieurs années des médicaments de façon inappropriée, sans […]

Le projet de loi 89 et l’avenir des conflits de travail au Québec

Adopté le 29 mai 2025 par l’Assemblée nationale, le projet de loi 89 (la Loi visant à considérer davantage les besoins de la population en cas de grève ou de lock-out, ci-après la « Loi ») entrera en vigueur le 30 novembre 2025. Vigoureusement contestée par les syndicats, la Loi transformera significativement le paysage des relations industrielles […]

Soyez les premiers informés

Abonnez-vous à nos communications